CABOU

Spontanéité ou­vrière

(mardi 17 février 2026)

Si, dans une dizaine d’années, nous comptons encore parmi les espèces vivantes, nous n’échapperons probablement pas au rituel commémoratif du centenaire du Front populaire.

La séquence historique du printemps et de l’été 1936, mérite toute notre attention mais, plutôt que de se laisser bercer par les images d’Épinal ou les évocations larmoyantes, il me semble nécessaire de proposer une observation de cette période qui soit utile au temps présent.

Posons d’emblée un angle d’observation qui nous conduit de part et d’autre des Pyrénées sur la même période : mai-juin 36, en France et juillet 36, en Espagne. Malgré des conditions historiques qui ne présentent que très peu de points communs, la même période donne lieu, dans ces deux pays, à des formes singulières de spontanéité ouvrière.

Sitôt déclarée la victoire de la coalition des partis de gauche aux élections législatives, la France est touchée pendant plus d’un mois par la propagation d’une expression sociale revendicative qui n’en finit plus d’agiter le pays. La CGT, tout juste réunifiée, n’est pas à l’origine du mouvement. Elle se montre, même, surprise par son ampleur. Des grèves sur le tas et des occupations d’usines « sauvages », c’est à dire, des actions plutôt atypiques dans la tradition revendicative française, sont menées par des salarié·es au profil qui ne correspond pas toujours à celui de « meneur de grèves ». Dans certaines entreprises, parfois de petits ateliers n’ayant aucun antécédent de luttes syndicales, les salarié·es se lancent dans des grèves sans forcément adopter les usages revendicatifs. On compte de nombreuses femmes dans ce mouvement spontané, ce qui ne manque pas de provoquer quelques saillies sexistes, non seulement de la part des patrons et de leurs cadres mais aussi parfois des chefs syndicaux. Lorsqu’un permanent de la CGT arrive pour cadrer le mouvement (et recueillir de nouvelles adhésions), il lui arrive de désapprouver des revendications qu’il juge parfois fantaisistes. Parce qu’il échappe en grande partie au contrôle syndical, on considèrent que ce mouvement est le fruit de quelques provocateurs, lesquels ne peuvent qu’être « extérieurs à la classe ouvrière » : des anarchistes, des trotskistes, des espions allemands, etc.
De son côté, le patronat, pris de panique, semble prêt à lâcher beaucoup pour éviter le pire.

En Espagne, l’ambiance sociale est, depuis la première république, d’une toute autre nature qu’en France. La violence sociale et politique fait partie de l’histoire du pays et, en 1936, la tension est à son comble. La situation explose du 17 au 19 juillet. Dans plus de la moité du territoire, la classe ouvrière et paysanne se rassemble pour s’opposer à une tentative de coup d’État militaire et elle arrive à l’écraser par les armes. Le mouvement social est incarné par plusieurs tendances politiques et syndicales qui n’ont pas vraiment d’équivalents en France. Dans certaines régions de cette Espagne « antifasciste », la CNT anarcho-syndicalisme est fortement implantée (Catalogne, Aragon, notamment). C’est ici que le peuple engage un processus révolutionnaire en même temps que l’insurrection contre la rébellion militaire. On met en place une organisation sociale territoriale qui se substitue à l’État, aux instances régionales de pouvoir et aux municipalités car ces structures de pouvoir politique ont implosé avec la tentative de pronunciamiento. Les ouvriers collectivisent les moyens de production dans les villes et dans les campagnes. Un mouvement de masse se met en place « par le bas », c’est à dire sans que les directions syndicales contrôlent la totalité des opérations mais, ici, la spontanéité n’est pas redoutée par la CNT. Elle est, au contraire, stimulée car elle fait partie des fondamentaux de la culture anarcho-syndicaliste. Le mouvement libertaire espagnol est alors unanimement dévoué à la poursuite de la dynamique engagée le 19 juillet, dont l’objectif immédiat repose sur deux composantes indissociables : écraser le putsch des militaires sur tout le territoire et organiser la révolution sociale.

Le Front populaire, alors au pouvoir dans ces deux pays, met un coup d’arrêt à ces expressions distinctes de spontanéité ouvrière. En France, patrons et gouvernement décident d’une même voix qu’il est temps de reprendre le travail. On se souvient du fameux « Il faut savoir terminer une grève ». En Espagne, le Front populaire s’applique à écraser la révolution, revendiquant même ce rôle contre-révolutionnaire sur le plan diplomatique. Dans les deux pays on a recours au même type d’argumentaire pour justifier cette politique d’étouffoir de l’expression ouvrière : les « conditions ne sont pas remplies », dit-on, pour que s’expriment de telles aspirations. En conséquence, la classe ouvrière est sommée de rentrer dans le rang au nom de l’unité « antifasciste ». Tout ceci n’empêche nullement la boucherie impérialiste de prendre son envol en Espagne et de se déchaîner au-delà, une fois la défaite du camp antifasciste advenue.

Nous aurons l’occasion de revenir sur ce qui s’est passé en France à cette époque mais l’essentiel de notre propos nous conduira à porter le focus sur l’Espagne de juillet 1936 et de ses suites immédiates. Laissons notre comparaison de côté, si ce n’est pour constater que, certes, en France comme en Espagne, la spontanéité fut belle et remarquable, à plus d’un titre, mais qu’elle ne fut pas suffisante pour continuer les processus engagés.

À suivre …