Les collectivisations constituent l’une des composantes du processus révolutionnaire qui s’est enclenché en Espagne, en juillet 1936. La problématique, dans sa globalité, fera l’objet d’un autre document mais, avant cela, un bref éclairage contextuel s’impose pour traiter notre sujet.
Au 21 juillet 1936, après que le peuple ait écrasé la tentative de putsch, la classe patronale a quasiment disparu de la zone républicaine. La plupart des patrons s’étaient enfuis ou cachés, certains avaient accepté de rester comme simples travailleurs dans des entreprises qui ne leur appartenaient plus et d’autres furent exécutés. Personne n’était assez stupide pour imaginer que les patrons ne reviendraient pas en force tôt ou tard, y compris de l’intérieur du camp antifasciste, mais il n’y avait pas d’autre choix que de prendre place. Ainsi, les théories anarchistes pouvaient enfin sortir des schémas abstraits pour s’inscrire dans le réel. Par exemple, le principe du salaire familial fut institué dans la plupart des entreprises collectivisées. Selon une logique dite « collectiviste », la possibilité était ainsi donnée d’attribuer des montants de ressources « selon les besoins », tenant compte en particulier de la situation familiale, et non en fonction de critères ordinaires, déterminés par l’économie marchande capitaliste.
Voici, à titre d’exemple, les décisions prises à l’issue d’une assemblée générale des syndicats de la région de Valence :
« On prenait comme base l’individu en tant que consommateur "sans distinction de race, de profession, ou de sexe". On ouvrait une carte familiale sur laquelle figuraient le nombre et l’âge des membres du foyer. Le montant du salaire était fixé par les conseils économiques locaux en fonction des prix des articles de consommation en vigueur dans la localité. […] "La base du salaire familial sera déterminée en fonction des besoins d’un individu, qui doit être le chef de famille et, à partir de cette référence, le salaire sera augmenté de 50 % pour le premier membre de la famille âgé de plus de 16 ans et de 25 % pour chaque membre de la famille ayant moins de 16 ans." » [1]
Il fut décidé d’établir une échelle de salaires la plus plate et la plus égalitaire possible dans les unités de production collectivisée. Nombre de témoins de l’époque se montrent impressionnés, voire admiratifs, face à la détermination de la classe ouvrière d’Espagne décidant d’instaurer le collectivisme. Les lieux de travail infusaient une ambiance de solidarité et d’entre-aide, caractéristique des périodes révolutionnaires :
« Pas d’esprit corporatif, ni de rivalité de métiers ou de spécialisation du travail. La Collectivité est un ensemble humain et fraternel. L’industrie et l’agriculture constituent une caisse commune. Pas de salaire différent pour le mécanicien et le paysan. Les sections de producteurs s’entraident. » [2]
En dépit de tous ces principes, force est de constater que, la plupart du temps, les anciennes pratiques patronales étaient maintenues sur un aspect essentiel : l’inégalité entre les sexes, qui continuait d’être appliquée dans les collectivités ouvrières, sans que cela ne semble choquer grand monde parmi les révolutionnaires de l’époque, qu’ils soient ou non anarchistes. Rappelons que l’égalité entre hommes et femmes était une revendication historique de la CNT, datant de sa fondation en 1910, qui avait même été solennellement confirmée lors du congrès de Saragosse de mai 1936, quelques semaines avant l’établissement des collectivisations ouvrières. La caractéristique la plus visible de cette inégalité selon le sexe portait sur les différences de salaires.
Les femmes dans les collectivités rurales
Commençons notre tour d’horizon avec les collectivités rurales. José Peirats rapporte qu’à Cervera del Maestre :
« les hommes touchaient 350 pesetas par semaine, les femmes 250 et les mineurs 150. […] » [3]
Le même auteur évoque plusieurs exemples de collectivité agricoles qui confirment la persistance d’une inégalité salariale selon le sexe :
« À Orriols […] : 5 pesetas pour le mari et 3 pour la femme ; 8 pesetas pour les célibataires de plus de quinze ans, 3 pour les moins de quinze ans. […] À San Mateo : 3 pesetas pour le chef de famille, 2 pour sa compagne, 3 pour les célibataires, 1,50 pour les moins de seize ans. » [4]
Broué-Témime, citant Robert Louzon, indiquent qu’une coopérative de commerce de Puigcerdaqui versait un salaire uniforme de 50 pesetas par semaine pour les hommes et 35 pour les femmes, puis à l’hôtel España de Valence, le cuisinier gagnait presque quatre fois plus que la femme de chambre [5]. Plus loin, ils évoquent une coopérative agricole de Segorbe qui payait des salaires familiaux, selon la répartition suivante : homme seul : 5 pesetas ; femme seule : 4 pesetas ; chef de famille, 5 pesetas ; sa compagne : 2, etc. [6] Ces auteurs apportent le commentaire suivant :
« Nous remarquerons aussi le maintien constant à un taux inférieur des salaires des femmes, même dans le cadre de l’application des principes anarchistes d’égalité, et la constante préoccupation des travailleurs espagnols pour tout ce qu’on peut appeler la mise sur pied de mesures de sécurité sociale, pensions, retraites, congés, indemnités de chômage. »
Un mode de distribution, « selon ses besoins » fut instauré dans la collectivité d’Alcorisa puis abandonné au bout de deux mois. Gaston Leval indique que les habitants de cette localité établirent un système de monnaie locale, basé sur des points, où un homme touche 450 points par semaine, une femme seule 375 points, une femme mariée 362 points, un enfant 167 points à sa naissance. [7]
Henri Paechter évoque l’exemple d’une ferme de Hospitalet où le salaire hebdomadaire des hommes était de 75 pesetas pour 48 pesetas aux femmes. [8]
Gaston Leval nous rapporte qu’à Javita, Collectivité agricole, située dans la province de Valence, le salaire familial était ainsi défini :
« Un homme seul touchera 35 pesetas par semaine, une femme seule exactement la moitié […] » [9]
Comme pour Broué et Témime, il faut reconnaître à Gaston Leval le mérite d’avoir exprimé clairement sa gêne sur ce sujet, même s’il formule son explication de façon maladroite. [10] On reste pour le moins surpris en lisant tous ces récits, issus de l’historiographie publiée jusqu’aux années 1970, qui trop souvent rapportent qu’une inégalité salariale entre femmes et hommes continuait d’être perpétuée dans les collectivités anarchistes, sans que cela soit désigné comme une contradiction majeure.
Heureusement, la plupart des publications plus récentes proposent des analyses beaucoup plus critiques sur le sujet. C’est le cas, notamment, du livre écrit par Martha A. Ackelsberg :
« Certaines collectivités donnaient le même salaire à tous, sans prendre en considération le type de travail. Celles de Mozón et de Miramel, en Aragon, donnaient par exemple le même salaire aux hommes et aux femmes. Mais la plupart rétablissaient de nettes différences entre les salaires des hommes et des femmes. Le salaire familial lui-même incorporait cette évaluation inégale du travail. Adelante à lerida et El Porvenir à Valence donnaient au « chef de famille » un salaire évalué en fonction du nombre, de l’âge et du sexe des membres de la famille [des exemples de salaires, tels que ceux présentés ci-dessus, sont ensuite donnés]. » [11]
L’autrice ajoute ensuite une information importante, qui confirme que l’inégalité salariale est le symptôme le plus visible d’un système plus général de domination :
« La division sexuelle traditionnelle du travail semble aussi avoir prévalu au sein des collectivités. Selon les procès-verbaux de la collectivité de Lerida, un large consensus voulait que les normes de travail des femmes soient différentes de celles des hommes. Les témoignages d’autres collectivités révèlent les mêmes aspirations. Ailleurs, les tâches domestiques revenaient automatiquement aux femmes. Et sauf en ce qui concerne les collectivités petites ou très pauvres, les femmes ne travaillaient hors de la maison que dans des circonstances exceptionnelles, comme la moisson, lorsqu’on avait besoin de tous les bras.
La même division du travail paraît avoir dominé pour les tâches de direction et la prise de décision au sein des collectivités. Les procès-verbaux d’Adelante comme les interviews d’hommes d’autres collectivités indiquent que la participation des femmes aux prises de décisions collectives étaient limitée. »
Esther Penouilh évoque également le fait que dans les collectivités rurales, les femmes, reléguées à leurs tâches traditionnelles, étaient la plupart du temps exclues des fonctions de pouvoir :
« Le travail était organisé à partir d’équipes hétérogènes composées de femmes, d’hommes et de jeunes gens qui s’entendaient pour former un groupe et choisissaient parmi eux un délégué pour les représenter au comité ou à l’assemblée générale. Cette responsabilité devait être assumée à tout de rôle par chaque membres du groupe mais, dans les faits, aucune femme de ces équipes agricoles n’était déléguée […]
Il semble que les mécanismes discriminants à l’œuvre dans la société espagnole persistaient au sein de certaines collectivités, les hommes prenant des responsabilités tandis que les femmes cédaient d’autant plus volontiers leur place qu’elles continuaient à assumer seules, chez elles, diverses tâches domestiques constituant une deuxième journée de travail. » [12]
Les femmes dans les entreprises collectivisées
Dans les collectivisations des zones urbaines, la discrimination salariale selon le sexe n’était guère différente de celle qui avait lieu dans les campagnes. Voici ce que nous rapporte Víctor Alba à propos d’une entreprise collectivisée de l’industrie textile de Barcelone :
« Sur les deux mille ouvriers de l’usine, environ mille cinq cents étaient des femmes. Pour celles qui avaient des enfants en bas âge, une nouvelle garderie a été installée, en plus de celle qui existait déjà, qui datait d’avant la république. Mais les différences de salaires qui existaient entre les hommes et les femmes ont été maintenues. Quelques-unes ont demandé un salaire égal, mais cette demande n’a pas abouti, bien que la majorité de l’assemblée l’ait approuvée. C’était l’affaire du conseil de l’Économie et de l’organisation syndicale, car il s’agissait d’une mesure générale et non de la décision d’une seule entreprise. » [13]
On remarquera la raison invoquée pour refuser d’appliquer une décision adoptée à la majorité des voix dans une assemblée ouvrière… vous avez dit « de bas en haut » ?
Martha A. Ackelsberg décrit assez précisément la situation des entreprises industrielles collectivisées :
« Il ne serait pas exact de dire que les femmes se trouvaient réellement à égalité avec les hommes dans [les] collectivités industrielles. Quelle que soit la mesure que nous choisissons pour définir l’égalité (salaire égal pour travail égal, égale participation aux activités de gestion ouvrière ou ampleur de la division sexuelle du travail), les collectivités étaient loin d’approcher l’égalité, que ce soit du point de vue du genre ou d’autres point de vue. » [14]
Et l’autrice précise, justement, en quoi consistent ces « autres points de vue » que ceux concernant uniquement l’inégalité sociale entre hommes et femmes :
« En matière de salaire, par exemple, la CNT a clairement fait des compromis avec le but théorique de l’égalité. Elle était depuis longtemps en faveur du sueldo único, un salaire uniforme pour tous ceux qui travaillaient dans la même usine ou dans la même industrie, mais les entreprises ont rarement atteint ce but. La plupart des comités d’usine maintinrent ou introduisirent des salaires différents selon les "grades" dans le travail afin de garantir la coopération des directeurs, des contremaîtres et du personnel technique, bien qu’ils aient tenté d’égaliser les salaires au sein de différentes ex-entreprises d’un secteur collectivisé. » [L’autrice rapporte l’exemple de l’Opéra de Barcelone où l’équipe artistique imposa le rétablissement d’une l’échelle de salaires inégalitaire, après avoir mis au défi les techniciens de remplacer les chanteurs.]
Martha A. Ackelsberg revient ensuite sur l’inégalité salariale entre hommes et femmes dans les secteurs collectivisés urbains, pour y apporter des précisions :
« Pepita Carnicer racontait que dans l’usine de textile collectivisée où elle travaillait pendant la guerre, à Igualada (Barcelone), alors que les femmes fournissaient le contingent le plus important, il y avait trois niveaux de rémunérations. Les plus élevées étaient versées aux responsables qui étaient tous des hommes : le directeur, les contremaîtres, les électriciens ; un deuxième niveau de salaire était versé aux employées fixes (les mères de famille) – maestras et ourdisseuses. Et une troisième niveau était appliqué aux apprentis. Les femmes, la majorité des ouvriers dans l’industrie textile, continuaient à occuper les postes les plus mal payés. Le salaire inférieur était justifié par le prétexte que le travail des femmes n’était ni aussi physiquement pénible, ni aussi difficile que celui des hommes. Et l’affirmation selon laquelle le travail masculin était vraiment dur excluait ainsi les femmes des postes les mieux payés. »
Comme dans les collectivités rurales, l’inégalité sexiste des salaires était aggravée par le fait que les femmes étaient quasiment toujours exclues des postes de direction d’entreprises et de contre-pouvoir :
« Bien que la participation à ces organisation et à leur direction, ainsi qu’aux institutions de contrôle ouvrier ait été officiellement ouverte à tous, les hommes participaient plus régulièrement aux comités de planification et tendaient à monopoliser les postes de direction. » [15]
Une information recoupée par Víctor Alba :
« En général, tous les membres du comité étaient des hommes même si, dans le meilleur des cas et lorsqu’il s’agissait d’une entreprise employant en majorité de travailleuses, il arrivait qu’une femme y siège. » [16]
Pour terminer sur cette importante question de l’inégalité sexiste au travail, il me semble nécessaire de rappeler que, dans les années 1930, la condition des femmes était, de façon générale, désastreuse. En particulier, le principe des salaires féminins inférieurs à ceux des hommes n’avait pas cours qu’en Espagne. La première guerre mondiale eut pour conséquence d’envoyer massivement les femmes dans les usines afin de remplacer les hommes. Beaucoup y sont restées après mais, le plus souvent, avec un salaire au rabais.
En France, notamment, le gouvernement de Front Populaire – qui constitue encore de nos jours tant d’évocations romanesques dans la psyché nationale (de gauche) [17] – se montrait assez peu inspiré quant à sa conception féministe du progrès social, en particulier, pour ce qui concerne les salaires.
George Lefranc, historien de référence sur la période, évoque ainsi :
« Le Front populaire entreprend la défense des faibles contre les forts ; malheureusement emporté par son élan, par son souci de lutte [18], il ne respecte pas ce principe à l’intérieur même de son champ : salaires féminins moins augmentés que les masculins, salaires agricoles moins que les urbains, salaires de provinces moins que ceux de Paris, allocations familiales et retraites négligées, etc. D’autre part la protection n’intéresse que l’activité. Si le travailleur salarié voit son temps de travail réduit à 40 heures, la mère de plusieurs enfants continue son rythmes de 80 heures ou davantage et ignore presque les congés. » [19]
Dans un autre ouvrage, le même auteur rapporte qu’à la suite du mouvement de grèves spontanées de juin 1936, il est décidé, dans les Grands Magasins, de reprendre le travail. Un accord est conclu entre les représentants syndicaux des salarié·es et le patron, l’ensemble est validé par un arbitrage du ministre Salengro, lui-même. Les termes de l’accord, considérés comme « très satisfaisants » aboutissent aux résultats suivants [20] :
Hommes : jeunes 700 F Adultes : 1 000 F Femmes : jeunes 625 F Adultes : 825 F
Comme le feront par la suite leurs successeurs politiques des années 1980 et 2010, le gouvernement Léon Blum porte une attention particulière à la propagande gouvernementale [21]. Quel sens peut-on donner, par exemple, à l’affichage ostentatoire de femmes au gouvernement alors que si peu est fait pour les femmes du peuple ? Danielle Tartakowsky reconnaît qu’il y avait quelque chose d’un peu étrange dans cette situation :
« Pour la première fois dans l’histoire nationale, trois sous-secrétariats sont confiés à des femmes : l’éducation nationale, la santé publique et la recherche scientifique. Alors que le programme du Front populaire n’avait pas même retenu l’extension du droit de vote aux femmes au nombre de ses priorités. » [22]
Un Conseil d’Aragon anarchiste et masculin
À tord ou à raison, le Conseil d’Aragon, constitué en juillet 1936, est souvent considéré comme le seul « gouvernement anarchiste » ayant jamais existé. Nous savons, en réalité, que les anarchistes ont été rapidement obligé de composer avec les autres tendances politiques républicaines [23] et que, par ailleurs, ce Conseil n’était pas totalement en symbiose avec les collectivités libertaires aragonaises [24]. Enfin, il faut rappeler que l’aventure libertaire aragonaise, dans son ensemble, a été liquidée par le gouvernement du Front populaire en août 1937. Nous aurons l’occasion de revenir sur le sujet dans un autre document.
Comme le fait remarquer Esther Penouilh, si l’on observe la constitution du Conseil d’Aragon...
« Le constat qui s’impose à la lecture de ce premier gouvernement révolutionnaire, c’est l’absence des femmes. Leur mise à l’écart du pouvoir persiste quand bien même il est révolutionnaire. Néanmoins, les femmes anarchistes vont marquer l’histoire politique espagnole en étant les premières à entrer dans un Gouvernement, Federica Montseny devenant ministre de la santé […].
Pour ce qui est du Conseil d’Aragon, l’absence des femmes dans l’exécutif régional anarchiste compromettait une véritable prise en compte de la situation féminine. La question des droits des femmes au travail et de l’égalité salariale, par exemple, continue à se poser dans la nouvelle économie socialisée. » [25]
Voilà qui confirme qu’il était nécessaire que la cause des femmes soit portée par les femmes elles-mêmes, au sein de leurs propres organisations anarchistes autonome, puisque CNT-FAI et FIJL se montraient incapables de le faire, y compris dans un « gouvernement anarchiste ».
De guerre lasse
L’inégalité entre hommes et femmes fut donc très largement maintenue aux sein des collectivités. Il y eut cependant quelques exceptions à ce régime inégalitaire mais, comme l’indique Martha A. Ackelsberg, ce sont des femmes de la CNT qui les imposèrent, et non la CNT en tant que telle :
« La situation était différente là où les femmes s’étaient organisées avant la guerre civile. Tersina Graells a raconté qu’un groupe de femmes avait commencé à se rencontrer au sein du syndicat CNT des travailleurs du textile de Terrassa au début des années 1930 et avaient réussi à faire adopter par le syndicat le principe d’un salaire égal pour un travail égal ; la maternité était considérée comme une cause reconnue de négociation, même avant la guerre. Cependant, c’était là une situation peu fréquente. » [26]
D’où l’importance des organisations autonomes de femmes !
De même, si l’accès aux « postes de responsabilité », étaient le plus souvent occupés par des hommes…
« Il y eut quelques exceptions, en particulier dans les industries essentiellement féminines. La plupart des membres du comité de l’usine où travaillait Pepita Carnicer étaient des femmes – parmi elles, sa mère. Teresina Graells était membre active et dirigeante de l’organisation féminine dans son syndicat du textile à terrassa et Dolores Prat était secrétaire générale de son syndicat à Ripoll. Mais ce sont des cas rares. En particulier, dans les entreprises où hommes et femmes travaillaient ensemble, les femmes sont restées relativement sous représentées dans les instances dirigeantes. »
Enfin - et ceci me semble d’une extrême importance – grâce à ces autrices contemporaines, on sait aujourd’hui que des militantes anarchistes ne sont pas restées passives quand il s’est avéré que la CNT n’appliquait pas sa ligne politique en matière d’égalité. Même si cette contestation de l’intérieur fut difficile et qu’elle peut nous sembler aujourd’hui timide, voire, insuffisante, elle n’était pas inexistante :
« Lors du plénum du mouvement libertaire en octobre 1938, les Mujeres Libres défièrent les syndicats : "Si [la CNT] ne veut pas accepter que les femmes qui font le même travail que les hommes touchent un salaire égal, qu’elle le dise clairement." » [27]
Esther Penouilh, fait aussi partie des autrices contemporaines qui ne s’en tient pas au constat de l’inégalité perpétuée dans les collectivisations ouvrières. Elle porte un regard critique sur cette incohérence dans l’application du programme de la CNT et s’interroge :
« Les principes anarchistes garantissant l’indépendance économique des êtres sans distinction des sexes reconnus égaux en droits et en devoirs ne furent pas pas vraiment respectés concernant la situation des femmes. Miguel Chueca, au département du travail du Conseil d’Aragon entérina plutôt l’inégalité salariale en fixant le salaire journalier minimum à 10,00 pesetas pour les hommes et à 6,00 pesetas pour les femmes, soit un écart de 40 %.
Pourquoi les anarchistes ont-ils dérogé à leur principes d’égalité ? » [28]
En réponse à cette question centrale, l’autrice fournit d’autres questions et rappelle un contexte social, politique et institutionnel général qui était encore fortement imprégné de discriminations sexistes. Ce que nous avons déjà constaté [29]. Autrement dit, tenant compte du poids culturel, les dirigeants de la CNT n’auraient pas appliqué leur programme sur la question très concrète de l’égalité - notamment salariale - entre hommes et femmes dans les entreprises collectivisées alors que, pourtant, aucun patron, aucun curé, aucun militaire, aucun politicien n’empêchait (encore) que cela soit fait. Peut-être aussi la CNT, en dépit de ses intentions, ne pouvait ou ne voulait pas porter par elle-même les revendications féministes instaurant l’égalité réelle entre sexes dans les collectivités. Très probablement, la confédération n’aurait été conduite à appliquer son propre programme sur ce point que sous la pression interne, notamment celle venant d’organisations autonomes de femmes anarchistes.
Voltairine de Cleyre l’affirmait déjà en 1891 :
« je n’ai rien à espérer des hommes. (On m’a critiqué pour cette remarque "trop généralisatrice". J’ai dit alors, et je dis maintenant, "en tant que classe"). Aucun tyran n’a jamais renoncé à sa tyrannie à moins d’y être obligé. Si l’histoire nous enseigne quoi que ce soit, elle nous enseigne cela. Mon espoir repose donc en la naissance d’une rébellion dans les rangs des femmes. » [30]
De toute évidence les Mujeres Libres avaient conscience de cet enjeu mais elles n’ont pas été en mesure de créer le rapport de force pour imposer leurs droits auprès de leur propre camp. Il y eut, comme nous le verrons, une situation assez compliquée pour ces militantes, tiraillées entre la reconnaissance de leur organisation autonome de femmes et l’appartenance au mouvement libertaire. En plus de cela, le contexte de dislocation générale a probablement joué un rôle déterminant dans le retrait politique de ces femmes, conduites à lâcher prise pour reproduire contre elles-mêmes les incohérences programmatiques de la CNT et justifier l’injustifiable :
« Quelques articles [de la revue Mujeres Libres] suggèrent que le travail salarié des femmes n’est qu’une nécessité temporaire due à la guerre. [Ou encore, dans un article, on peut lire :] "Ce n’est pas le moment des revendications individuelles, mais de la défense collective d’un peuple. Personne ne peut penser, en prenant un outil, qu’il résout une situation personnelle ; manier un outil à l’arrière-garde équivaut à tenir un fusil au front." » [31]
Ce qui conduit à considérer qu’il ne faut pas sous-estimer le climat particulièrement plombant d’une guerre, à laquelle il semblait difficile d’échapper :
« Malgré les changements économiques induits par la collectivisation d’une partie de la production rurale et industrielle, les femmes ont continué à être discriminées dans le travail […].
Face à ces disparités, le discours de l’Ama [communiste] comme des Mujeres Libres était ambivalent car ces organisations ne dénonçaient pas les inégalités salariales en vertu des droits des femmes mais parce que cela était, disaient-elles, préjudiciable à l’effort de guerre. Avec l’aggravation du conflit, les revendications spécifiquement féministes, en particulier pour le droit au travail, sont mises en sourdine au profit d’un discours plus consensuel sur la nécessaire contribution de tous, hommes et femmes, à l’effort de guerre qui s’impose dans les esprits. » [32]
Ainsi, les Mujeres libres ont été, comme les autres, largement happées par la grande broyeuse de l’union sacrée. [33]



